Canada Markets closed

Télétravail: c’est la «folie furieuse» pour les chiens et les chats

·5 min read

Le téléphone ne dérougit pas chez les éleveurs et dans les sociétés protectrices des animaux. Les Québécois, dont plusieurs sont en télétravail, tentent désespérément de se trouver un compagnon à quatre pattes. Des vétérinaires et des entraîneurs, eux, peinent à répondre à la demande.

«C’est une journée adoptions. Nous avons été débordés.» Au bout du fil, Anik Filion, la directrice administrative de la petite S.P.A. des Cantons, à Cowansville, retourne notre appel peu avant la fermeture.

«J’ai mis sur Facebook cinq chats en adoption hier en fin de journée et ce matin, entre 9 h et 11 h, mes cinq chats étaient adoptés, nous a-t-elle raconté mardi. Ce midi, j’ai mis deux chiens en adoption. J’en ai déjà un qui est adopté, et l’autre il y a des rendez-vous jusqu’à samedi pour rencontrer des familles.»

La demande pour les animaux de son refuge est très forte depuis le début de la crise sanitaire et la situation se maintient. «La pandémie est toujours là, dit-elle. Les gens souffrent toujours de solitude.» Ils lui mentionnent d'ailleurs avoir «beaucoup de temps».

Le phénomène est le même partout. «J’ai fondé la SPCA il y a 32 ans et c’est la première fois que je vois qu’on a moins de chiens», confie Linda Robertson qui dirige la SPCA Montérégie.

Chez elle, les grands chiens sont particulièrement prisés. Une section qui en accueille habituellement 26 en compte aujourd’hui seulement six, dont quatre ayant eu une vie difficile et un comportement qui n’est pas tout à fait idéal. Quant aux chiots, n’y pensez même pas. «Ça fait quelque temps qu’on n’en a pas vu», résume-t-elle.

Le rapport avec ceux qui souhaitent adopter a changé. Avant la pandémie, il y avait des journées d’adoptions. Or, le refuge cherche désormais «une famille qui va avec les animaux qu’on a».

À la SPA de l’Estrie, un animal est adopté presque aussitôt qu’il est reçu. «Lorsque l’animal arrive en adoption, il passe environ 48 heures maximum», indique la porte-parole Marie-Pier Quirion.

Les temps de séjour sont devenus si courts que certains sont parfois adoptés avant même que les employés aient le temps de le photographier et de faire les manœuvres pour qu'une annonce soit publiée sur le site Internet. «Ça va vraiment très vite», note-t-elle.

Quant aux éleveurs bien établis, tous ceux à qui La Presse Canadienne a parlé ont décrit une demande jamais vue.

«Je peux vous le dire, c’est la folie furieuse et ça fait un bout de temps», lance Louise LaBranche, la propriétaire de l’Élevage Vom Branche, à Maricourt, en Estrie.

Mme LaBranche, qui élève des teckels à poils durs, dit recevoir chaque jour entre huit et dix appels d’acheteurs intéressés, sans compter les courriels. Pourtant, tous les chiots attendus en 2021 sont vendus. Elle a même une liste d’attente.

L’éleveuse fait accoupler trois de ses femelles, et ce, une fois par année, bien qu’elles soient en chaleur deux fois l’an. Les portées comptent en moyenne cinq chiots.

À Saint-Lazare, à l’ouest de Montréal, Julie Sansregret, une éleveuse de Braque hongrois, une race de la famille des chiens de chasse, vit une situation semblable.

«J’ai trois demandes par jour depuis mars pour placer des chiens.» Il y a cependant un léger problème : sa femelle n’a qu’une portée par année et accouche en moyenne de six chiots. Sa liste d’attente compte une centaine de noms. Et elle n’en est qu’à répondre à des demandes qui remontent à 2018.

Là où Mme Sansregret voit un «boom de bébés chiens présentement», c’est à l’école de dressage Guides canins dont elle est copropriétaire. La demande d’aide est «exponentielle», indique-t-elle. Les cours d’éducation canine se donnent individuellement, pandémie oblige.

Les vétérinaires subissent une « pression incroyable » en raison de l’importante quantité de chiens et de chats adoptés depuis le début de la pandémie, constate Dr Michel Pepin, le porte-parole de l’Association des médecins vétérinaires du Québec.

Ses confrères ne réussissent plus à offrir des services de base. «Avant, un vétérinaire, tu appelais, tu avais un rendez-vous dans deux heures. Après ça, c'est deux jours. Pis là, c'est deux semaines.»

Bien que les animaux blessés, malades ou en danger seront tout de même soignés dans la journée, les stérilisations, les vaccinations et les autres actes de prévention sont repoussés, si bien que certains maîtres abandonnent, ce qui pourrait causer d’autres problèmes par la suite.

C’est sans compter que les vétérinaires ont attaqué la crise avec un «écosystème déjà extrêmement fragilisé», insiste Noël Grospeiller des centres vétérinaires DMV, une entreprise qui offre des services médicaux d’urgence.

« Le monde vétérinaire vit une immense crise, dit-il. Ça fait 20 ans qu’on manque de personnel, de vétérinaires, de techniciens en santé animale. »

La COVID-19 a rendu la situation tout simplement «intenable». M. Grospeiller ne mâche pas ses mots. «Les équipes sont épuisées. Il y a beaucoup de burn-out. Tout le monde recrute à tour de bras, mais il n’y a personne à recruter.»

Son organisation a lancé dans les derniers jours une pétition intitulée «Laisse Orange Leash» afin notamment de sensibiliser la population à cette réalité et de demander aux gouvernements d’accroître les capacités des programmes de formation.

Entre-temps, les initiateurs demandent à la population de faire preuve de patience et de compassion avec le personnel.

- Texte de l'Initiative de journalisme local.

Michel Saba, Initiative de journalisme local, La Presse Canadienne